Sans coordonnées ni géographie / Acrylique - plâtre / 2019

Texte de Marc-Olivier Deblanc

 

AD PATRES - (La Chance des Vestiges)

 

Il y a d’abord une image…

Un « cliché » au sens propre comme au sens figuré. 

Un paysage banal, anodin, d’une montagne, d’un lieu commun, dont on ne saura rien, vaguement touristique, un panorama. 

Michel Houellebecq – référence chère à l’artiste – cite dans plusieurs de ses interventions la fameuse sentence de Schopenhauer « Le Monde est-il un panorama ? », la vie tient-elle dans un paysage ?

Ce paysage est en l’occurrence brisé, éclaté ; en cela il dit plus qu’il ne représente : sur la mémoire, sa reconstitution, son effritement, sa fragilité, la nostalgie d’un passé révolu qui s’accroche à lui-même.

Le temps devient lui-même incertain et confus. Le travail de Solène Ortoli, navigue dans un espace dystopique où les morts s’adressent aux vivants, où une carte postale devient vestige d’une archéologie improbable, d’un geste du quotidien projeté à travers le temps, où passé et futur se confondent et se perdent, dans un morcellement des êtres et des choses.

On pense aux cartes postales d’On Kawara qui, dans son désir de fixer l’essentiel – reductio ad absurdum - ontologique de l’être au lieu où il se trouve (la série « i Went, i Read, I Met ») au moment où il se trouve (les « Dates painting ») : l’essence même de l’existence. Il avait l’habitude d’envoyer à ses galeristes des cartes postales où il se contentait parfois d’affirmer sa présence au monde - « I’m still alive » - sans autre contingences. Tout est dit.

 

Ensuite vient le texte …

 

Puis l’on découvre que c’est un mort qui écrit ad patres ces quelques mot simples (« les mots de pauvres gens » disait Léo Ferre) et l’on bascule dans une forme d’univers impossible, elliptique, surréaliste et onirique.

La Carte postale devient alors témoignage futile d’une culture populaire qui se meure, elle devient elle-même vestige ; elle n’a plus lieu d’être, elle n’a plus voix au chapitre, obsolète probablement ; car plus personne au fond n’écrit de cartes … quelques romantiques, ou les morts pourquoi pas ?

L’artiste lui donne pourtant « une seconde chance » : la chance des vestiges. En lui donnant matière, pierre, poids, elle l’arrache de l’éphémère, du sort auquel elle était condamnée à l’ère de l’immatériel, des e-mails, de l’instantané de l’urgence.

La représentation se confond alors au lieu représenté, la carte devient roche, s’accroche à la vie ne se laisse pas condamner à l’oubli d’un autre siècle, elle sera là dans mille ans ! 

Il y a chez Solène, une persistance poétique de l’absurde et du futile, les vestiges d’une mémoire fragmentée, les fragments d’une mémoire qui s’effrite, mais qui résiste, qui refuse le sort des petites choses.

Ces petites choses qui sont nos vestiges intimes, car au fond ne voudrait-on pas tous recevoir des nouvelles de nos morts ?

1/3

Texte écrit sur la carte :

Salut Solène, j'espère que tu vas bien. Désolé j'ai mis un peu de temps 

à t'écrire mais tu verras une fois que l'on est mort c'est le bordel il 

y a plein de choses à régler. Sinon ça va j'ai rencontré un peu de monde 

dont un mec qui fait de la musique aussi. J'espère que de ton côté tu t'épanouis.

Je pense à toi, je t'aime.